Deux personnes peuvent avoir à peu près le même âge et pourtant ne pas du tout partir du même endroit.
Elles n'ont pas la même histoire, pas les mêmes habitudes, pas les mêmes douleurs, pas les mêmes expériences du mouvement. Et surtout, elles n'ont pas nécessairement les mêmes possibilités.
C'est une évidence, mais elle change beaucoup de choses dans la manière de travailler.
Partir de la personne, pas d'un programme
La première personne que vous allez voir dans cette vidéo est venue me voir en coaching avec notamment une arthrose de hanche. Elle a également une prothèse sur l'une de ses deux hanches.
Aujourd'hui, elle réalise des exercices qui demandent de l'équilibre, qui peuvent paraître assez difficiles, les faisant parfois même les yeux fermés.
Des exercices d’équilibre, parfois réalisés les yeux fermés.
On pourrait regarder cette vidéo et se dire : « Elle a un bon équilibre. »
Ce serait passer à côté de l'essentiel. Ce qui m'intéresse davantage, c'est de savoir d'où elle est partie et comment elle est arrivée là.
Avec une arthrose de hanche et une prothèse, il n'était évidemment pas question de faire comme si ses articulations n'existaient pas. Il fallait en tenir compte.
Mais tenir compte d'une limitation ne signifie pas nécessairement faire la liste de ce qu'il ne faut plus faire. Cela signifie d'abord l'observer, comprendre ce qu'elle implique pour cette personne et chercher ce qui peut être travaillé.
Une limitation peut parfois nous dire où commencer. Elle peut aussi nous indiquer dans quelle direction aller.
C'est ainsi que le travail devient réellement individualisé : les exercices ne sont pas choisis uniquement parce qu'ils sont réputés bons pour l'équilibre, la mobilité ou la force. Ils sont choisis parce qu'ils correspondent à ce que l'on observe chez cette personne, à ce qu'elle peut faire aujourd'hui et à ce que l'on cherche à développer.
C'est une chose que mon expérience d'étiopathe m'a beaucoup apprise : regarder précisément comment une personne bouge, faire des hypothèses, tester, réévaluer et adapter.
L'étiopathie m'a appris à regarder le corps sous un certain angle. La préparation physique m'en a donné un autre. Aujourd'hui, je peux croiser ces deux lectures. Et parfois, ce croisement fait apparaître un relief qu'on ne voyait pas avec une seule.
Un progrès qui se remarque en ramassant des pommes
Le premier retour que m'avait fait cette personne :
« Avant, pour ramasser mes pommes, je faisais plein de petits pas. Et c'est vraiment en les ramassant que je me suis rendu compte que maintenant je fais des grandes enjambées. »
J'aime beaucoup cette phrase. Parce qu'elle ne parle ni de performance, ni de test, ni de programme d'entraînement. Elle parle simplement de pommes.
Elle s'est rendu compte, dans une situation ordinaire, que sa manière de se déplacer avait changé.
C'est souvent comme cela que les progrès les plus importants apparaissent : on ne les cherche pas au moment où on les découvre.
Une autre personne, un autre point de départ
La deuxième personne de cet article a sensiblement le même âge. Mais lorsque je la regarde marcher, la situation est différente.
Les bras s'écartent pour chercher davantage de stabilité, les doigts sont tendus. On entend les pieds qui traînent sur le sol pour ne pas perdre l'équilibre. Le demi-tour est instable. La marche manque d'assurance.
Bras écartés, doigts tendus, pieds qui traînent : la marche cherche sa stabilité.
La réponse ne consiste pas à lui donner une série d'exercices d'équilibre et à attendre que cela s'améliore. Il faut regarder ce qui se passe réellement.
Quels mouvements sont faciles ? Lesquels sont moins assurés ? Comment la personne utilise-t-elle son corps pour compenser ? Qu'est-ce qui peut être travaillé aujourd'hui ? Et quelle évolution compterait pour elle ?
Après une première séance, elle m'a dit :
« Ah, c'est vrai que c'est déjà mieux, je marche plus vite ! » Puis elle a ajouté : « J'adore, parce qu'avant j'adorais marcher vite. »
Là encore, ce n'est pas un résultat spectaculaire sur le papier. Mais pour elle, ça compte. Elle venait de retrouver quelque chose qui avait une place dans sa vie.
Et si le travail allait beaucoup plus loin ?
C'est peut-être ici que le travail change de nature.
La personne de la première vidéo est celle qui me parlait de ses pommes et de ses grandes enjambées. Aujourd'hui, elle explore des mouvements qui n'ont plus grand-chose à voir avec cette difficulté initiale.
Elle travaille au sol. Elle se déplace au sol. Elle se relève avec aisance.
La même personne aujourd’hui : déplacements au sol et relevés.
On est alors beaucoup plus loin que la question de départ.
Au début, il pouvait s'agir de faire évoluer une difficulté bien concrète : marcher différemment, être plus à l'aise dans certains mouvements, retrouver davantage de liberté dans la vie quotidienne.
Puis, progressivement, le champ s'élargit. La question n'est plus seulement : « Comment faire mieux ce qui était devenu difficile ? »
Elle devient : « Qu'est-ce que mon corps est maintenant capable d'apprendre ? »
C'est une différence importante. Parce qu'elle change la manière dont on regarde l'âge et les limitations.
Une limitation ne dit pas tout de ce que le corps peut encore faire
Certaines limitations sont irréversibles. Une prothèse ne disparaît pas. Certaines articulations resteront moins mobiles. Certaines capacités ne reviendront pas comme avant.
Il faut pouvoir le reconnaître sans en faire une condamnation générale.
Car une limitation ne résume pas le potentiel d'un corps. Elle peut même devenir une information précieuse : elle nous indique une contrainte avec laquelle il faut composer, mais aussi parfois une direction dans laquelle travailler.
Le but n'est donc pas de faire comme si les limites n'existaient pas. Il est de voir ce qu'elles permettent encore de construire autour d'elles.
Et lorsque certaines capacités évoluent, il se passe autre chose : on ne se contente plus de mieux faire ce qui était devenu difficile. On commence à explorer des choses auxquelles on ne pensait même pas au départ.
C'est là que le mouvement cesse d'être un entretien.
Le corps n'est pas seulement quelque chose que l'on cherche à préserver. Même après 55, 60 ou 70 ans, il peut encore apprendre. Il peut développer de nouvelles capacités, trouver de nouvelles façons de faire et parfois ouvrir des possibilités que l'on n'avait jamais envisagées.
Je ne cherche pas à vous rendre votre corps d'avant. Je cherche à découvrir ce que votre corps d'aujourd'hui est encore capable d'apprendre.
Déplacer la frontière.
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